Cap de Creus

Il est encore un peu tôt pour dîner à Cadaqués mais peut-être déjà un peu tard pour rentrer dîner dans notre petit gîte de Vivès. Nous voulons profiter encore un peu de cette journée espagnole. Étude la carte, et des différentes possibilités qui s’offrent à nous. Notre choix est vite fait : le phare du Cap de Creus et dîner à Rosas, puis retour par l’autoroute…

De part mon enfance de fils de GO (j’en parle plus longuement dans mon récit sur Agadir) je connaissais le Cap de Creus comme une magnifique péninsule où se nichait un village du Club Méditerranée spécialisé dans la plongée sous-marine. J’avais pu observer, de loin, le Cap, en visitant, six ans auparavant, le monastère de San Pere de Rodes, authentique joyau de l’art roman catalan perché dans la montagne. Mais je ne m’y étais jamais rendu. Depuis mes tendres années l’État Espagnol a expulsé le Club Méditerranée, rasé les infrastructures et classé quelques 13 000 hectares marins et terrestres Parc naturel protégé. Y sont répertoriés près de 800 espèces de plantes et d’arbres ainsi qu’un grand nombre d’animaux mais le plus impressionnant reste la géologie. Je ne suis pas expert en minéraux, loin s’en faut, mais les roches formées il y a des millions d’années et modelées depuis par la tramontane et la mer offrent des paysages surprenants. Quelques kilomètres d’une route étroite et sinueuse où nous croisons – heureusement – peu de voitures (les locaux conduisant comme des locos) nous mènent jusqu’au phare. Là, un vent à décorner les cocus gifle la lande. Nous nous aventurons un peu sur les rochers mais préférons nous tenir éloignés des brèches plongeantes vers les criques où fouettent les vagues. Courageux mais pas téméraires.

C’est l’heure du coucher de soleil. Le paysage prend feu, les bras du cap disparaissent dans une brume de chaleur, les rochers aux formes fantastiques semblent dissimuler quelque personnage mirifique prêt à prendre vie dès que le soleil sera couché. Une jeune femme en robe blanche se fait photographier dans ce paysage fantasmagorique, sa robe immaculée, claquant aux rafales, tranche sur les bleus, les mauves et les jaunes du couchant. Et toujours ce vent, prêt à nous jeter en bas des falaises. De quoi se sentir tout petit face aux éléments et à la puissante beauté des paysages.

En reprenant la route en sens inverse, un jeune couple d’autostoppeurs. La Fiat 500 n’est pas la plus spacieuse des voitures pour accueillir des visiteurs mais ils ne sont pas bégueules et sont plutôt ravis de se tasser à l’arrière pour les quelques kilomètres qui les séparent de Cadaquès. Ils s’adressent à nous dans un espagnol impeccable qui me fait tout d’abord les prendre pour des indigènes… Que nenni ! Ils sont suédois ! À Barcelone quelques jours pour un mariage ils ont décidé d’en profiter pour voir un peu plus de pays. Ils sont charmants. Nous leur souhaitons bon vent aux portes de la ville et poursuivons notre route vers Rosas où nous désirons dîner.

Rosas n’est pas la plus jolie des villes de la côte, loin s’en faut… de larges avenues bordées d’immeubles balconnés et bétonnés de gris. Un immense parking à ciel ouvert au sol terreux comme on en trouve aux États-Unis et nous voilà partis pour ce qui doit être l’hyper-centre : un entrelacs de ruelles piétonnes descendant vers la mer. Toutes les boutiques y sont encore ouvertes malgré l’heure tardive. La musique braille. La lumière dégueule. Des familles déambulent. La version espagnole du souk marocain. Les soirées en Espagne ressemblent toujours un peu à une fête ; on s’attend à trouver à quelques encablures une fête foraine, des auto-tamponneuses, un stand de barbe-à-papa… Nous ne pousserons pas si loin, une « bodega » nous ouvre ses portes pour une délicieuse planche de charcuterie et fromages locaux. Des Français tiennent le lieu et les clients le sont tout autant – j’apprendrai quelques jours plus tard que Rosas est un repaire de Gaulois exilés… La patronne avec qui nous discutons un moment après le départ des autres clients nous affirme que la vie y est beaucoup plus simple ici notamment pour les entrepreneurs et les restaurateurs. Adieu taxes.

On vous laisse Emmanuel, on a choisi la belle vie ! dit-elle en substance…

C’est vrai pourquoi se battre ? Autant fuir… Chacun fait comme il l’entend, mais personnellement même si je pourrais sans problème vivre à l’heure espagnole je pourrais difficilement m’accommoder d’une architecture aussi laide. (C’est mon côté snob).

Plus tard, sur le chemin du retour, du côté de Figueras, nous traversons de gigantesques zones commerciales qui semblent n’avoir ni début ni fin. C’est résolument moderne mais tout aussi laid que la côte bétonnée sous Franco, et beaucoup moins festif. Les néons succèdent aux néons. Nous filons en direction de l’autoroute sur d’immenses artères dédiées au seigneur Dollar quasiment désertes en pleine nuit.

La Jonquera, dernière aire avant la frontière ressemble à une petite sœur pauvre de Las Vegas… Là encore des néons, des supermarchés, des publicités criardes pour de l’alcool, des cigarettes et des sex-shops. Les Espagnols ont compris depuis bien longtemps que les Français n’hésitaient pas à leur rendre visite non pas par amour de leur accent chantant mais pour acheter à moindre coût des produits fortement taxés de l’autre côté des Pyrénées. À l’heure où nous la traversons tout est fermé. Restent les lumières et les stations-essences. Nous ne sommes pas les seuls à vouloir remplir notre réservoir et la file n’avance pas, rien ne bouge, ou plutôt si, d’une pompe à l’autre, on s’agite, on s’interpelle, en français, en espagnol, la carte bleue à la main. Personne ne semble s’entendre sur le fonctionnement de ces satanées machines. Nous finissons par comprendre que les pompes ne sont pas dotées de système de paiement automatique, qu’il faut se rendre à l’intérieur et pré-payer pour la quantité d’essence souhaitée. Nous jetons l’éponge sans attendre que tout le mode l’ait compris et rentrons sans combler le peu de vide du réservoir (voir Cadaquès) mais la tête pleine de paysages violents, d’une côte sauvage, déchiquetée, battue par les vents et caressée par le soleil couchant.

Diner à Roses

Contrairement à ce que l’on peut lire sur TripAdvisor, la patronne est une femme charmante et non dénuée d’humour puisqu’elle a appelé son tout petit chien, à peine plus gros qu’un cochon d’Inde, Obélix !