Rechercher
Fermer ce champ de recherche.
23 mai 2021
Val de Fensch

Si l’on m’avait dit il y a trente ans que je visiterais un jour un haut-fourneau, j’aurais probablement ouvert de grand yeux de hibou sous une lune noire et affiché une mine à la fois circonspecte et incrédule. Et pourtant ! Cette visite aura été tout aussi intéressante (si ce n’est plus) que celle des ruines d’un temple grec ou du cloître d’une abbaye cistercienne. 

Il fallait sans doute que je m’y attende en me rendant chez Anne-Laure, au cœur de la Fensch Vallée…

Anne-Laure c’est ma cops. On a fait tellement de choses ensemble que j’ai l’impression de la connaître depuis mille ans. Elle aurait pu être une amie d’enfance, d’école, mais comme elle l’a si bien dit dans une chanson qu’elle m’a dédiée (et oui j’ai des amies qui me dédient des chansons) : on s’est connus sur le tard ; à l’occasion d’un atelier de chant. J’ai tout de suite aimé son humour cinglant qui contraste avec son physique de petite fille sage. À l’instar d’une Blanche Gardin, elle est capable de proférer les pires atrocités, sur-jouant juste ce qu’il faut l’implication et le premier degré afin que personne ne soit dupe. Anne-Laure est un tigre, déguisé en chaton, dont les griffes acérées sont des répliques cinglantes.
Mais Anne-Laure est comme le clown blanc : coté face elle fait rire, coté pile elle pleure.
Al aurait bien aimé qu’un preux chevalier l’emporte sur son cheval blanc, qu’elle puisse poser sa tête sur son épaule, déposer son cœur gros, ses angoisses et tout ce qui l’encombre à ses pieds. Mais il a dû se tromper de train, de gare, de quai, allez savoir, son cheval a dû couler une bielle… alors elle inverse les rôles, veille sur ses amis comme une maman miniature, mêlant ses peines et les leurs. Prenant à son compte leurs douleurs. Délestant sur eux son trop plein d’amour et de tendresse. 

En temps normal, Anne-Laure vit en banlieue parisienne mais, aux premiers signes de crise COVIDale, à l’annonce d’un confinement qui s’avérera suivi de deux autres, c’est à Serémange, entre Thionville et Metz, dans sa Moselle natale, auprès de Nono, sa maman, qu’elle s’est réfugiée. C’est là que nous la retrouvons après des mois d’absence. 

Nono est une jeune octogénaire, fringante et dynamique, mosellane de père en fille, ancienne institutrice ayant vu défiler devant son tableau noir plusieurs générations d’angelots dont les parents vivaient tous plus ou moins directement de la fonte du minerai. Mère et fille ont presque la même taille, des silhouettes parallèles et un goût identique pour les blagues (Ici, comme chez moi, l’humour s’inscrit dans l’ADN de la famille…). Semblables et pourtant si différentes. L’une fait corps avec le pays qui l’a vu naître, une région dure marquée par la sidérurgie, la pierre, le métal, l’envahisseur (allemand). La seconde toute en protection, cherche sempiternellement la douceur d’un climat différent de celui dans lequel elle a grandi, la tendresse de vallons plus apaisés. 

Dans cette maison, où le temps, parfois, semble s’être arrêté, plane de-ci de-là quelques ombres masculines. Le défunt mari de Nono en fait partie, les hommes de la famille Wendel aussi.

Ce sont eux qui ont fait de la vallée ce qu’elle est aujourd’hui (ou du moins ce qu’elle était jusqu’au début des années 90), une région industrielle, haut lieu de la sidérurgie en France, exemple de vertu paternaliste.   

Chaque usine avait sa ville, ses cités par catégories socioprofessionnelles, ses équipements culturels, administratifs et sportifs ; malgré une vie harassante, un travail difficile et dangereux, des salaires ridicules, la rébellion n’était pas de mise, la Maison Wendel prenait tout à sa charge : l’éducation, les loisirs, l’entretien et la réfection des maisons… 

C’est tout cela que j’apprends en parcourant aux côtés d’Anne-Laure, sous un ciel gris et geignard, les rues de son quartier d’enfance, où ses souvenirs fleurissent à chaque carrefour. 

J’en apprends encore bien plus sur les conditions de travail quasi inhumaines des ouvriers en visitant sous la houlette d’un bénévole de l’association « À tout cœur » qui perpétue la mémoire des ces travailleurs, l’énorme insecte de métal endormi qu’est l’U4. Son discours, bien que truffé d’ « etc. etc. » et de « je vous laisse deviner » (qui bien au contraire nous empêche d’imaginer les détails d’une vie que nous n’avons pas connue), nous plonge au cœur d’un monde disparu…

Je me demande si un Wendel n’aurait pas fait un bon prince charmant pour Anne-Laure ? 

Carnet d’adresses

Cliquez sur la carte pour en savoir plus